La paix, que le dictionnaire présente comme une finalité, sous la forme d’un état de concorde ou d’absence de conflit, ne peut prendre de sens véritable qu’en lui adjoignant la notion de moyen. Car la spécificité de la paix réside précisément dans l’ambivalence de sa compréhension et la logique induite par cette double approche. Seule une compréhension de la paix offrant la vision d’une finalité, mais aussi d’un moyen, lui permet de devenir porteuse de valeurs et donc d’incarner, non plus uniquement un but à atteindre, mais aussi une manière d’y parvenir et de perdurer.
En tant que moyen et au-delà de toutes considérations religieuses, la paix s’incarne dans ce qui bâtit et perdure, en constituant une alternative à ce qui divise et détruit. La paix s’oppose à la discorde et ses affluents en offrant la vision d’une logique constructive et d’un objectif durable. Elle propose une radicalité positive et concrète face aux extrémismes sociaux, religieux ou politiques et s’oppose à la radicalité aveugle du terrorisme. Enfin, elle constitue fondamentalement une réponse aux différents processus menant à la violence sous toutes ses formes. Car agir par la paix ne consiste pas à contenir ou à affronter la violence mais à proposer des itinéraires parallèles aux routes qui y mènent.

Ces routes de violences trouvent principalement leurs origines dans les faiblesses du tissu social et plus spécifiquement dans la difficulté qu’a la société à intégrer pleinement les individus sortant du cadre du circuit habituel d’intégration, ou n’y entrant pas.
L’intégration ne concerne pas uniquement les plus défavorisés ou les immigrants et ne doit pas être confondue avec la vision erronée d’une simple assimilation culturelle. Elle s’adresse à chacun d’entre nous et désigne le processus qui doit mener chaque individu à intégrer la société de façon pleine, entière, volontaire et valorisée ; et autoriser la vision d’un avenir choisi et affranchi des barrières de classes. En l’absence d’intégration complète et valorisée, c’est à une situation mécanique d’opposition et de non-adhésion à la société que sont confrontés les individus, quelles que soient leurs origines sociales. Cette situation, amplifiée par les inégalités économiques et culturelles, nourrie par un sentiment d’injustice, d’iniquité et de rejet, constitue le pavement des routes de violences.
C’est donc en prenant racine au cœur des problématiques d’intégration que la paix peut proposer un itinéraire parallèle à ces routes et répondre de manière globale et systémique aux violences engendrées par ces dernières.

S’il est évident que cet enracinement doit permettre aux individus d’éviter les dérives menant à la délinquance, la criminalité ou encore à la radicalité du terrorisme, il doit aussi permettre de lutter contre une violence ordinaire, une violence qui ne porte pas encore ce nom et qui pourtant s’exprime à tous les niveaux de la vie quotidienne : incivilité, racisme, discrimination, sexisme, mais aussi exclusion, difficultés à communiquer avec les institutions, inégalités face à la scolarité, isolement, illettrisme, etc. Autant de symptômes qui démontrent la nécessité de proposer, au nom de la fraternité qui doit nous unir, des itinéraires alternatifs de paix ; car ces routes de violences, pavées de misère, d’ignorance et de souffrance, engendrent une violence qui est subie en premier lieu, et sous de multiples formes, par ceux qui les empruntent.


« À l’heure, si sombre encore, de la civilisation où nous sommes, le misérable s’appelle l’homme ; il agonise sous tous les climats, et il gémit dans toutes les langues. »

Victor Hugo