Demeurer humains

Avec un code qui évoque la guerre froide et ses espions, covid-19 vient nous narguer : plus minuscule qu’un grain de sable, il risque d’enrayer la machine économique ; plus imprévisible qu’un cataclysme, il nous contraint tous à rechercher le porteur responsable de sa propagation. Who’s who ? Ce pourrait être ludique… mais la maladie n’est pas imaginaire et elle peut tuer.
Nous sommes donc vulnérables et sans défense identifiable, en d’autres termes sans vaccin, pendant un temps encore indéterminé.

Quel que soit son degré de virulence, ce virus fend l’armure de nos certitudes et nous oblige à poser les questions méta-physiques, celles qui portent sur l’essentiel, à partir d’un fait incontournable : il n’y a pas de vaccin contre la mort.
Plus nous nous ingénions à la cacher, à la dissimuler sous les tapis de nos peurs, plus elle ébranle notre univers personnel et relationnel quand elle surgit sans prévenir et à grande échelle, révélant l’étendue de nos incohérences, de nos manques de discernement, de nos oublis, de notre incapacité à savoir retenir les leçons du passé.

Il nous faut pourtant rétablir une hiérarchie de valeurs capables de briser le cycle infernal de nos préoccupations soi-disant vitales.
L’endurcissement du cœur, sous la forme de la haine, la sclérose de l’âme, sous la forme d’un sauve-qui-peut égocentrique, sont ils moins importants, moins réellement meurtriers que ce virus qui nous impose de ne plus se serrer la main et de fuir la promiscuité pour échapper à la contagion ?
Regardons en face l’insidieux manichéisme qui nous fait octroyer le droit de vivre aux uns et le refuser aux autres : à nos frontières que l’on voudrait de plus en plus hermétiques, se noient des migrants, dont le corps est strictement semblable au nôtre, c’est à dire mortel.
Qu’on le veuille ou non, c’est là notre fondamentale égalité et elle devrait nous faire réfléchir à la similitude de nos destins plutôt qu’à nos divergences.

Quand elles ne sont pas meurtrières – elles peuvent l’être toutes – les religions associées aux sagesses de tous les pays (on ne peut toutes les citer ), s’entendent pour affirmer que l’amour est plus fort que la mort et qu’une fraternité universelle est possible.
Il suffit de contempler le rayonnement de la pensée – pourtant diversement exprimée – de Bouddha, de Geronimo, de Krishnamurti, d’Ibn Arabi, du Baal Shem Tov, la fécondité de l’action de Gandhi , du Dalaï-lama, de Martin Luther King, de l’Abbé Pierre, de Nelson Mandela, pour s’ apercevoir qu’il ne s’agit pas là de vœux pieux…

Quand elle n’est pas le simple reflet de l’esthétisme ou du snobisme, la culture propose un humanisme qui exige de la part de celui qui croit au ciel et de celui qui n’y croit pas, de respecter la vie, de ne pas la parquer, de ne pas l’asphyxier, de ne pas la faucher dès l’enfance. Entre tant d’autres, écoutons Albert Camus nous parler de la nécessité « de pousser notre réflexion jusqu’au point où nous pourrons trouver les choses qui nous unissent » et de « décongestionner le monde de la terreur qui y règne ». Il invitait chacun à faire ainsi son « métier d’homme ».

Si nous tuons en nous toute complicité, même passive, avec des forces de mort, des pulsions mortifères qui ont toutes en commun de nous isoler, de nous désolidariser, de nous replier, nous serons vaccinés, d’une autre manière contre la terreur engendrée par la mort.
Faute de la détruire, nous l’aurons au moins apprivoisée, au point d’en faire l’aiguillon salutaire de notre dignité et non l’outil de notre avilissement.
C’est de cette manière que nous demeurerons humains.

M.P Oudin